Mohamed Khlifi est titulaire d’un Doctorat d’État en langue, littérature et civilisation françaises. Il est l’auteur d’une thèse consacrée à la notion de frontière dans les écrits de Michel Butor, réalisée sous la direction de Georges Raillard, Professeur émérite à l’Université de Paris VIII. Professeur des Universités en Tunisie, il a mené une carrière académique et institutionnelle de premier plan, étroitement liée à la promotion des langues et de la culture.
Parallèlement à ses activités universitaires, il a occupé plusieurs fonctions de responsabilité, notamment celle de Conseiller pour les langues au Ministère de l’Éducation en Tunisie, puis de Secrétaire général de la Commission nationale tunisienne pour l’UNESCO. Il a également exercé en tant que Conseiller pour le français auprès du Ministère de l’Éducation du Royaume de Bahreïn, contribuant au rayonnement de la langue française et à la coopération éducative internationale.
TEMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE EMUE
Ma première rencontre avec Michel Butor remonte à 1989. C’était lors du voyage qu’il avait effectué en Tunisie, dans cette « Afrique méditerranéenne », comme il le dit lui-même. Pendant ce séjour, j’ai eu le privilège de l’interviewer dans l’amphithéâtre, archi-comble ce jour-là, de l’Ecole Normale Supérieure de Sousse. J’en avais profité pour lui faire part de mon intention de travailler sur la frontière dans ses écrits. Dans la foulée, je lui ai confié que j’étais à la recherche d’un directeur de thèse. C’est lui qui m’avait recommandé à Georges Raillard, Professeur émérite à l’Université de Paris VIII. Un éminent savant dont le livre magistral et fondateur sur Butor, paru en 68 et dans lequel il s’est employé à « reconnaître l’archipel Butor comme Butor s’est employé, écrivait-il, à reconnaître l’archipel Joyce », constitue, à mes yeux, une référence incontournable.
Grâce à leurs précieux soutien, j’ai pu proposer, depuis cette rive sud de la Méditerranée, « une vue du Massif Butor ». Je me souviens encore d’une phrase que Georges Raillard avait prononcée dans son speech, le jour de la soutenance de cette thèse intitulée Géographie et altérité dans les écrits de Butor : « Cet ouvrage de longue haleine constitue une contribution importante à la bibliographie butorienne ». Non que je veuille par cette citation revendiquer un quelconque mérite – « le moi » étant toujours « haïssable »- mais parce que je vois dans cette modeste contribution un témoignage de gratitude de ma part envers ce grand écrivain et ce vénérable Professeur à qui je tiens aujourd’hui à rendre un hommage posthume particulièrement appuyé.
Entretemps, j’ai eu l’honneur et le privilège de rendre visite à Michel Butor chez lui à l’Ecart. Il était venu, ce jour-là, avec Marie-Jo, nous chercher, ma femme et moi, à la gare Cornavin à Genève pour nous conduire jusqu’à Lucinges. Dans son impressionnante bibliothèque où les livres étaient partout, mon hôte m’a comblé de ses largesses et je suis rentré chez moi avec une valise pleine « de félicité » livresque « jusqu’aux sabords », eût dit Flaubert à qui Butor avait consacré l’une de ses Improvisations. Quoi de mieux pour bien mener une recherche académique sur son écrivain préféré ? Avant de quitter cette belle demeure en pierre qui prend de l’altitude et de la distance, au propre comme au figuré, je me souviens d’avoir demandé à l’auteur la permission de baptiser comme la sienne une maison de vacances que j’avais construite en Tunisie. Et je suis retourné vivre A l’Ecart, aux confins de mon village natal, dans le sud tunisien, à un tir d’arbalète de l’unique oasis maritime d’Afrique.
Comme chacun sait, Michel Butor est né au Nord de la France en 1926. A la même année naissait mon père géniteur dans le sud tunisien. Plus encore, on sait que Marie-Jo est née en 1932. Ma mère est née, elle aussi, la même année. Quelle coïncidence ! Pour moi, ce n’est pas là, comme aurait dit Starobinski, un simple « agrégat d’anecdotes ». Du coup, je serais enclin à penser que le détail biographique, que d’aucuns jugeraient anodin, et la rencontre exceptionnelle que l’on considérerait plutôt fortuite, seraient, sinon un signe du destin, du moins un événement exceptionnel qui a pour moi valeur de symbole. Personnellement, je suis tenté d’y voir l’emblème de la rencontre du Nord et du Sud, une allégorie du vivre ensemble. Un vivre ensemble auquel j’ai voué ma carrière d’enseignant-chercheur à l’Université, de directeur du Département de français, de Conseiller pour le français, en Tunisie comme dans le Golfe et de Secrétaire général de la Commission nationale pour l’Unesco.
L’on sait aussi que, après avoir vécu à Paris et à Nice, Butor s’est installé en Haute Savoie dans ce beau village de Lucinges. Or ce que peu de personnes savent, c’est que, à deux reprises, j’ai fait le voyage-hommage de Tunis à Lucinges, notamment pour me recueillir sur la tombe de celui qui est pour moi un véritable père spirituel.
Aujourd’hui, en cette année du centenaire de sa naissance, il me plaît personnellement de saluer, en lui,
– Un formidable créateur, un pionnier visionnaire ;
– Une « figure majeure » du Nouveau Roman avec ce chef d’œuvre, La Modification qui a eu le prix Renaudot en 1857 ;
– Un poète dont l’Anthologie nomade incarne ce qu’il appelle joliment le « transhumanisme » ;
– Un écrivain en salopette dialoguant avec les artistes et conciliant, à la faveur du patchwork pictural ou musical, toiles, opéras, textes, rêves, utopies et mythes dans une harmonie exquise ;
– Un grand voyageur dont la statue place Plainpalais invite au voyage, pas uniquement dans un Paris-Rome, mais vers les quatre coins du monde, en véritable « globe-trotter » grâce à son Gyroscope.
Sans perdre de vue ce versant pédagogique de son œuvre à travers lequel il aura été à la fois,
– Un critique littéraire aux vues particulièrement pertinentes, grâce à sa sensibilité littéraire et à la limpidité de son style, sans jargon ni fioritures.
– Un enseignant « bourré de culture » mais toujours, humble, bienveillant et curieux. Il a notamment exercé ce métier à Minieh en Egypte (dans le pays des Pharaons et de la Thébaïde), à Nice où il a été fasciné par la lumière et à Genève où il a « traversé avec ses étudiants cinq siècles de littérature ». Avec, en prime de plaisir, Degrés qui est une réflexion, on dirait de nos jours « didactique », sur l’enseignement en France dans les années cinquante et la série d’Improvisations qui constituent une belle restitution des cours donnés par notre professeur de lettres.
En dépit du caractère que l’on imagine prenant de cette abondante et foisonnante production, Michel Butor n’a jamais oublié d’écrire à ses amis et à ses admirateurs. Pour avoir eu la chance et le privilège d’entretenir une correspondance avec lui pendant plusieurs années, je puis me flatter de faire partie de ces « happy few » qui ont reçu ses lettres-collages comme un don magnifique et un trésor inestimable que, personnellement, je garde fièrement dans le rayon de ma bibliothèque réservé à mon auteur préféré.
Dans cette bibliothèque, je conserve aussi jalousement un document inédit : une copie de l’entretien que j’ai eu avec l’auteur à l’Ecole Normale Supérieure, en Tunisie. Je compte l’envoyer à l’Archipel Butor ainsi qu’à l’Association des Amis de Butor, cette grande famille transfrontalière à laquelle je suis fier d’appartenir.
En attendant, je ne résiste pas à la tentation, en cet hiver particulièrement rigoureux, de citer un très beau poème de notre écrivain-géographe du génie du lieu et de l’altérité, un écrivain profondément humaniste.
« Construire une immense maison qui abriterait tous les étudiants du monde bien au chaud même dans la tempête inébranlable comme un roc si je m’apercevais qu’elle est en train de s’édifier même mourant de froid chez moi ce serait le bonheur ».
Or, c’est bien ce poème que j’ai choisi, en guise d’épigraphe, pour un livre que je viens d’écrire et qui va bientôt paraître. Il est intitulé :
Un Sud qui ne perd pas le Nord
Avec comme sous-titre : Tropisme vers une cité universelle, en l’occurrence la cité universitaire de Paris qui rappelle, à bien des égards, cette « immense maison… qui abriterait tous les étudiants du monde » dont notre poète appelle l’édification de tous ses vœux pour restaurer la solidarité et le vivre ensemble, mis à mal par les temps qui courent.
Dans ce récit francophilophone à saveur autobiographique, j’ai tenu à exprimer ma gratitude et à payer mon tribut de reconnaissance émue à la France en général et à Michel Butor en particulier.
Paix à son âme